Interview de Nora Hamadi, fille du village Ighil Bougueni, au journal El Watan.

 

«Les enfants d’ouvriers doivent accéder à la télévision»

Elle a fait 36 métiers avant de se retrouver devant et derrière la caméra. Fille d’ouvriers d’origine algérienne, Nora Hamadi a su s’imposer dans un milieu très fermé. Du Parisien à LCP en passant par I

-Comment êtes-vous devenue présentatrice et journaliste politique sur la chaîne LCP ?

Je suis arrivée au journalisme un peu par accident. J’étais plutôt intéressée par la recherche, l’enseignement. J’ai découvert ce métier par la petite porte. J’ai été assistante de rédaction au Parisien pendant mes études. C’est là que j’ai réalisé pour la première fois que je voulais faire ce métier. Ensuite, j’ai eu un parcours «atypique». N’ayant pas fait l’école de journalisme, je me suis formée sur le tas. De stage en stage, de pige en pige pour la presse écrite d’abord, puis j’ai intégré la rédaction d’I<télé, la chaîne d’information de Canal +, où je suis restée plusieurs années. Dans la même journée, je traitais de social, d’économie, de faits divers… Et de politique. C’est en 2009 que j’ai intégré LCP-Public Sénat. Je voulais faire des formats plus longs, des magazines, et des émissions politiques. Finalement, c’est un peu un retour aux sources. Je suis issue d’une famille de militants, j’ai toujours entendu parler politique chez moi, enfant, j’ai toujours lu les journaux et me suis passionnée pourr la marche du monde.

-Le journalisme est-il une vocation pour vous ?

Je ne dirais pas que le journalisme est une vocation. Certains s’imaginent journalistes dès l’enfance, ce n’est pas mon cas. Je viens d’un milieu ouvrier, j’ai grandi dans un quartier populaire auprès de ma grand-mère, qui m’a transmis, à l’aide de mes parents, ma culture algérienne. Alors, m’imaginer journaliste ? Non. Je ne connaissais pas ce milieu et je n’y connaissais personne. J’ai commencé à travailler dès mes 17 ans, pour payer mes études, et je n’ai jamais arrêté depuis. J’ai fait 36 métiers avant d’arriver à celui-ci. Assistante de direction, commerciale, assistante d’éducation, vendeuse, professeur, standardiste, chargée de ressources humaines… Le tout durant mes études. A une époque, j’avais jusqu’à 7 employeurs en même temps. Alors oui, aujourd’hui j’ai la chance de faire un métier qui me passionne, qui me permet à la fois de rencontrer des gens, de tout milieu social, de toute condition, de comprendre le «monde comme il va» et de transmettre tout cela à des téléspectateurs, de leur donner des clefs pour comprendre. Quelle chance non ?

-Quel est le concept de votre émission ?

Mes émissions traitent d’Europe, mais au quotidien. Il est si facile de parler de ces matières complexes et institutionnelles de manière froide et déconnectée des gens qui la vivent, ou la subissent. Alors, chaque émission tourne autour de reportages, aux quatre coins de l’Union européenne, voire parfois plus loin encore, des réalités, des initiatives des 500 millions d’Européens. L’explosion de la consommation de drogue en Grèce depuis la crise, les travailleurs pauvres en Allemagne, les terres arables roumaines exploitées par des agriculteurs français, le boom des énergies vertes au Portugal, les drames de l’émigration à Lampedusa (Italie), mais aussi la Tunisie, les fonds qu’elle reçoit de l’Europe pour sa reconstruction, contre un contrôle accru des frontières et la maîtrise des flux migratoires, ou encore, la jeunesse turque, qui ne regarde plus vers l’Europe. Tout ceci parle du quotidien des Européens. Je reçois ensuite des hommes et femmes politiques européens, des journalistes, des chercheurs, pour débattre de ces questions.

-La télévision française reste désespérément monochrome, blanche. La diversité est-ce une idée fumeuse ou une réalité à l’écran ?

La diversité est un concept «raccourci», un mot-valise qui ne veut rien dire et tout dire à la fois. De quoi parle-t-on ? De Noirs, d’Arabes, d’Asiatiques, de handicapés à la télévision ? On parle de diversité «colorimétrique» ? Il faut de la couleur dans nos télévisions, c’est certain.
Mais pourquoi ne pas parler de la véritable problématique qui est le manque de «diversité sociale» ? Les journalistes français aujourd’hui sont issus pour la majorité d’entre eux du même milieu social, des mêmes écoles de sciences politiques, des mêmes écoles de journalisme.

Ce sont eux qu’on retrouve aujourd’hui dans la plupart des médias et chaînes nationales. Quelle endogamie ! Voire… Quelle consanguinité ! Il ne suffit pas de mettre des gens au morphotype noir ou arabe pour offrir des manières de voir et de traiter le réel différemment. Permettre à des fils et filles d’ouvriers, de milieux populaires, de zones urbaines sensibles est une question de vie ou de mort de la presse en France. Les journalistes jouissent d’une réputation exécrable et peu de Français leur font confiance. Parce que les téléspectateurs aujourd’hui ne se sentent pas représentés. Leurs revendications, leur ressenti, leur souffrance ne sont pas portés par les médias, ou si peu, ou mal. Et les modes de traitement de l’actualité sont pour beaucoup liés à cette «endogamie» sociale, scolaire.

-Que pensez-vous du traitement médiatique de l’islam ?

Depuis quelques années, c’est un déferlement de Unes honteuses et stigmatisantes sur la communauté musulmane de France. Les musulmanes voilées seraient un danger pour le pacte social en France, une atteinte à la laïcité. Tout ceci est repris allègrement partout, presse papier, sujet dans les JT, émissions de débat alimentant un climat délétère dont souffrent les musulmans de France. Pourtant, qui dit aujourd’hui que ce regain d’islam radical est majoritairement circoncit dans les banlieues françaises, dans les quartiers sensibles ? Qu’il ne concerne pas que des descendants d’immigrés maghrébins, mais aussi une grande partie de convertis ? C’est une problématique réelle qui s’est nourrie de la crise des banlieues françaises, abandonnées depuis toujours… Mais vous ne lirez pas cela. Vous lirez «le péril musulman». Alors oui, il faut plus de couleurs à la télévision, dans les journaux, mais surtout, plus de diversité sociale. L’enjeu, c’est un traitement pluriel des questions que soulèvent nos sociétés.

-Regardez-vous la télévision algérienne ?

Je la regarde essentiellement quand je suis en Algérie. Une à deux fois par an. Mais n’étant pas arabophone, je ne peux jamais profiter pleinement des programmes. Lorsque ma grand-mère était encore en vie, j’avais pris l’habitude de regarder avec elle les chaînes berbères.
Parfois je continue. Cela me permet d’écouter et de pratiquer le kabyle. Une manière de rester en lien avec mes origines.

Rémi Yacine

Source : http://www.elwatan.com/hebdo/france/les-enfants-d-ouvriers-doivent-acceder-a-la-television-07-10-2014-273446_155.php

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